Critique " Troupe d'élite "
Nascimento est un des capitaines du BOPE, la troupe d’élite de la police militaire de Rio de Janeiro. Lui et ses hommes sont les derniers à oser entrer dans les favelas, les derniers représentant de l’ordre à faire la guerre aux narcotrafiquants. Mais Nascimento est aussi un futur père de famille, et la perspective de devoir continuer à vivre sous la tension permanente de ses opérations nocturnes après la naissance de son enfant est sur le point de le faire craquer. Il lui faut trouver un successeur. Et ce sera soit Neto, un flic fougueux, soit Matias, son meilleur ami, plus posé. Tous les deux sont amis d’enfance, et vont découvrir le Système, ce monde interlope où flics et caïds se partagent la ville dans un équilibre précaire.
Après un « Gomorra » aride, filmé comme un documentaire, voici « Tropa de Elite », chaud comme la braise. Et là où Matteo Garrone ne voulait nous laisser aucune prise, José Padhila, lui, nous en donne une tonne cinq. Construction en flash back pour nous présenter ses personnages, musique tonitruante du Bal Funk où tout se joue, personnages provoquant très rapidement l’empathie, on pourrait presque se croire en terrain balisé, comme une espèce de redite de « La Cité de Dieu » de Fernando
Meirelles. Mais Padhila ne veut pas spécialement de l’espoir que Fusée représentait dans ce dernier. Ou plutôt, il lui donne une autre couleur, une sorte d’optimisme dans la continuité de cette guerre inévitable. Car le Système est éternel, profitant à tous. Ce sera à Neto et Matias de nous servir de guide dans cette ville où la confrontation entre flics et mafieux est évitée à coup de pot de vins, de revente d’armes et de deals en tout genre. Première réussite de Padhila : parvenir à nous faire ressentir la rage et le sentiment d’injustice des deux jeunes policiers face à tant de magouilles véreuses. Le réalisateur ne cherche pas, comme Garrone, à jouer sur la sécheresse. Il connaît les rouages visuels des films d’actions, les codes narratifs des films néo-policiers. Mais il sait que, malgré des parti-pris de mise en scène assez bateaux, son histoire, ses personnages, et surtout, cette réalité des favelas sont suffisamment forts pour nous en faire baver. Car il faut voir l’anarchie naissant du Système, le bordel dans lequel tente de travailler nos deux jeunes recrues. Comme il faut voir la tension à fleur de peau du Capitaine du BOPE, toujours sur la brèche, ne savant plus où se trouve la limite entre justice et règlement de compte.
Alors entre en jeu un clan assez inattendu : la jeunesse des classes moyennes brésiliennes. Vous savez, ces jeunes qui sont à la fac, qui refont le monde en fumant du shit, voire même en revendant un peu, histoire de se faire du blé facilement. Pris hors contexte, notre bande de bobos d’Amérique Latine est totalement inoffensive, tout juste emmerdante comme n’importe quel bourge à travers le monde. Mais à Rio, elle est dangereuse sans même s’en rendre compte. Pour elle, les flics sont des chiens, et les caïds des protecteurs des classes les plus pauvres. Pour elle, la police est la tyrannie, et les gangs ont une conscience sociale. Et sa manière de se laver de sa culpabilité d’être née riche au milieu des très pauvres, c’est de monter des ONG dans les favelas, et de taper dans les mains des pires tueurs du coin.
Du coup, quelle marge de manœuvre reste il à la BOPE, dernier bastion d’une justice continuellement bafouée ? Quasiment aucune. Et de la même manière que cette dernière phrase pourrait servir à un bon vieux film de Bronson, ou de Wayne période « Bérets Verts », Padhila joue dangereusement avec un discours fascisant. Car à force d’acculer ses personnages, de leur fermer toutes les portes de sorties possibles, il les enferme dans un carcan où la violence et la répression à outrance sont les dernières solutions. Alors est ce la réalité ? Tiré d’une biographie d’un ancien du BOPE, le scénario est sensé coller aux basques d’un vécu. Et c’est certainement de là que vient la principale différence entre le travail de chercheur de Garrone pour « Gomorra », et la fiction tirée de faits réels de Padhila. Car le second est chargé d’une subjectivité que le premier a voulu perdre à tout prix. Et un point de vue si tranché ( Rio est en guerre, le BOPE doit être formé de guerriers, qu’importe si la méthode ne vous plait pas ) est plutôt dangereux… Il est facile tout de même de tuer ce film diablement efficace sans essayer de comprendre ce qu’au bout du compte le réalisateur à vraiment voulu dire. Tout comme il est facile de le défendre en ne se basant que sur sa facilité à prendre aux tripes en occultant son ambiguïté un brin à la droite de la droite. Pour ma part, je crois que la situation dans ses bidonvilles est si extrême ( le Système est certainement une réalité, tout comme l’inconscience des jeunes bourges de Rio ) qu’il aurait fallu une approche moins clinquante, et un scénario plus recentré. Padhila est un réalisateur maladroit quant à sa capacité à jongler avec des idées politiquement limites, mais il reste tout de même un excellent conteur, et un sacré tort boyaux. Vous voilà prévenu : mieux vaut regarder « Tropa de Elite » avec un peu de recul, mais ne le rater pas pour autant, tant il est effroyablement efficace…

P.S. : Des figurines, un jeu vidéo… Le film semble s’accompagner d’un merchandising conséquent. Plutôt gênant pour un message aussi trouble…