Critique " Tokyo ! "
Casse gueule, l’exercice du film « à sketch ». Toujours chiant de trouver le bon équilibre, y a à chaque fois un poto réalisateur qui se plante dans le paquet, mais d’un autre côté c’est pas si grave puisque les films sont courts, mais justement, c’est encore plus compliqué de faire un moyen métrage… Pas de solutions, en fait. Mais pour le coup, « Tokyo ! » s’en sort pas trop mal, non pas parce que les trois sont de bonne qualité, mais parce que, sans vraiment le faire exprès, la montée en puissance fait passer la pilule…
Premier à se livrer à nous, « Interior Design » de Michel Gondry nous fait carrément flipper. Merde, mais
qu’est ce qu’il lui arrive à Michel ? Ok, « La science des rêves » n’avait pas fait l’unanimité, mais le couple Charlotte Gainsbourg / Gael Garcia Bernal avait une capacité insolente à provoquer l’empathie. Puis il nous servit un « Soyez sympas, rembobinez ! » assez mou, avec très peu de poésie et beaucoup d’humour facile dedans. Et c’est pas avec cette participation à « Tokyo ! » que ses fans vont se consoler… Son histoire d’une jeune femme perdant pied dans son couple, ne trouvant plus de repères dans la mégalopole nippone, part pourtant d’un bon postulat. C’est vrai, les couples de marginaux, l’amour qui fuit, la poésie de la solitude, merde, c’est ses trucs à Gondry ! Ben non : la lllooonnnggguuee partie d’introduction, sensée nous rapprocher de ce duo d’éternels ados, ne fonctionne tout simplement pas, tant le réalisateur veut rester proche d’un certain réalisme. Et tout ça pour mettre encore plus en avant la fin, certes poétique, mais si nécessiteuse d’empathie pour la jeune femme solitaire qu’elle nous laisse sur le bord de la route. C’est ça le problème d’une recette qu’on répète à l’infinie : dès qu’un ingrédient foire, c’est l’ensemble qui se viande la gueule… Reste des images assez superbes ( quoique rappelant un peu trop le travail de Chris Cunningham : trop de CGI tue la poésie… ), mais pour un Gondry, on est tout de même en droit d’attendre bien plus.
En second débarque « Merde » de Leos Carax. Bon, là, j’suis emmerdé ( comme j’suis drôle… ). J’sais pas quoi penser de Carax. Tête à claque en tant qu’humain, metteur en scène ultra doué, son univers n’arrive pourtant pas à m’en toucher une en secouant l’autre. Gros bon point, tout au moins en comparaison avec le Gondry : là, il y a un univers. C’est carrément la quatrième dimension… Et comme, certainement, l’ambition première de Carax est de perturber, on peut dire que son court métrage est totalement réussi. Voir Denis Lavant, en SDF d’un autre monde, terroriser les Tokyoïtes lors de faux plans séquences, faut le dire, c’est subjuguant, hypnotique, bref, un vrai plaisir. Voir le même Merde dialoguer pendant un procès de trois plombes dans une langue inconnue avec son avocat Jean François Balmer, là, ça le fait vachement moins. En total déséquilibre entre ses aspects les plus virtuoses ( Merde dans la rue ) et ceux pleins d’effets inutiles ( le split screen à outrance du procès ), « Merde » manque aussi cruellement d’humanité. J’veux bien qu’on veuille foutre son boxon, que Carax est un trublion inclassable, mais perso, son approche froide et grandiloquente me paraît plus prétentieuse qu’incarnée ( ce panneau final nous avertissant d’un prochain « Merde à New York » montre comme le gus se fout d’une certaine manière du fil rouge, à savoir Tokyo ). Maintenant, je dis ça, je dis rien…
Et, ENFIN, arrive « Shaking Tokyo » de Bong Joon-ho. Mettons les choses au clair : que ceux qui n’ont pas
vu ses deux précédents chefs d’œuvre « Memories of Murders » et « The Host » quitte illico presto ce blog pour les acheter-louer-télé… machin sur le champs. Ce coréen est certainement un des 15 plus grands réalisateurs en exercice. Limite j’écris ces lignes uniquement pour vous dire comme ce Monsieur est important. Non seulement son court est le seul à être réellement SUR Tokyo ( les deux autres sont bien plus des métaphores sur les mégalopoles ), mais il est le seul à nous faire voyager. Parlant du phénomène des hikikomori ( c’est quoi le pluriel ? ), ces hommes et femmes décidant de se couper du monde en s’enfermant chez eux, Joon-ho réussit plusieurs petits exploits : rendre compréhensible un phénomène social pourtant ultra spécifique à la culture nippone, donner corps à un couple alors que nous ne voyons les deux que quelques pauvres minutes ensemble, rendre palpable un monde dès les premières images, être drôle et touchant en l’espace de quelques plans, merde, ce gars est un artiste ! Alors, peut être bien que je ne suis pas objectif, peut être que le « style » Joon-ho me parle bien plus que de raison ( ?!? ), mais, d’un autre côté, vous, mes lecteurs, c’est de mon avis dont vous êtes friands ? DONC, ce réalisateur EST un surdoué de la poésie, et « Shaking Tokyo » une pierre de plus à ce superbe parcours cinématographique.
Au final, vous l’aurez compris, le crescendo permet, au bon du compte, de tenir les 1 h 45 sans trop se faire chier. Mais le constat est tout de même plutôt négatif : Gondry commence sérieusement à inquiéter, et Carax, quoique très talentueux, vit un peu trop dans sa bulle. Et c’est un « jeune » ( aux regards des carrières des deux autres ) qui parvient à sauver le tout… et il est coréen. Faut il être asiatique pour savoir parler de Tokyo ? Vous avez une semaine pour me pondre un texte de 3000 mots là dessus. Wolf Tone, lui, retournes dans sa caverne…