VOICI VENU LE TEMPS DES SIMULACRES … par Pascal PERROT
Quelques rites initiatiques majeurs ont parcouru mon existence de lecteur. Le moins fondamental d’entre eux ne fut pas le passage de la Bibliothèque Rose (pour enfants, dont les ouvrages étaient écrits en gros caractères) à la Bibliothèque Verte. Ce plaisir ne fut par la suite surpassé que par la bifurcation vers les versions intégrales Quelle fierté, quelle jouissance aussi ne ressentis-je pas quand pour la première fois je fus admis dans la cour des grands, étape sanctionnée par le fameux « texte intégral ». Enfin, plus rien ne m’était caché, j’avais accès aux rouages secrets, sacrés de la littérature, et par là même de l’univers.
Lorsqu’il réalisa « La vie de Bohême », Aki Kaurismaki déclara avoir voulu faire un film totalement raté, dans
lequel surnageraient quelques moments sublimes, qui donnent envie de se pencher sur le sublime roman d’Henry Murger, auquel l’opéra de Puccini ne rendait guère justice à son sens. Or, même si le film n’est pas –et de loin- le meilleur du réalisateur, on peut y prendre quelque plaisir sans déchoir. C’était au fond un peu le principe de la Bibliothèque Verte : une version abrégée, résumée, condensée (pour les enfants débiles disaient les mauvaises langues) des grands classiques de la littérature. Mais avec de vrais morceaux des romans originaux dedans, qui donnaient l’avidité d’aller voir. Quels étaient donc ces mots que l’on ne nous jugeait pas aptes à comprendre, cette part de rêve qu’on nous occultait ? Et souvent, ça fonctionnait … Avec quelle avidité je me précipitai alors sur les versions in extenso de romanciers dont je n’avais jusqu’à présent connu que la version édulcorée. Comprendre que le savoir était une arme, et qu’elle pouvait être dangereuse entre des mains inexpertes, me fut une expérience intense, dont je n’ai jamais oublié les leçons. Comment pouvais-je penser alors que l’acculturation puisse un jour être considérée comme une vertu digne d’éloges, comme si l’absence de curiosité, d’ouverture au monde extérieur , de désir de stimulation de l’esprit pouvaient être élevées au pinacle ?
Cette absence, ce manque permettent d’aisément nous faire prendre des vessies pour des lanternes ; et
favorisent, par là même, toutes les supercheries. L’esprit de la Bibliothèque Verte ne plane plus sur la littérature, on favorise la culture génétiquement modifiée, aussi insipide que cette goutte de vin diluée dans une forte proportion d’eau qui me détourna si longtemps des plaisirs de l’ivresse, quant à l’inverse un bon vin peut donner la curiosité des bons crus. On tente de nous faire croire aujourd’hui qu’Harry Potter donnerait le goût des livres , la Star Academy celui de la musique et le slam de la poésie. Ce qui me semble tout aussi aberrant que de penser que Richard Claydermann aie donné un second souffle à la musique classique, que Julio Iglesias aie fait redécouvrir le flamenco, Marc Levy les œuvres d’Albert Camus, et les livres de Coelho donné envie relire les Upanishads. Il s’agit là de choses fort différentes et pour ainsi dire inverses. Harry Potter donne certes envie de lire aux pré-ados … d’autres livres de Harry Potter. Les chanteurs de la Star Academy, même lorsqu’ils effectuent des reprises ne donnent pas envie à leurs auditeurs de se pencher sur l’original, mais bel et bien d’écouter d’autres chanteurs issus de la télé réalité. Et le slam, loin de faire exploser les chiffres de la poésie, ne donne envie à ceux qui en aiment les acteurs que d’écouter d’autres slameurs ! Il s’agit là d’une curiosité en vase clos, qui n’ouvre sur rien d’autre qu’elle même, nouvelle glorification du nivellement par le bas. Comme le disait le bien oublié chanteur François Béranger : « agrandissez vos oreilles, développez l’imagination ».