« Shortbus », dernier espace de liberté…
Sofia est mariée à Bob, et est une sexologue n’ayant jamais eu d’orgasme. Jamie et James veulent tenter l’expérience de l’échangisme pour relancer leur couple. Severin est une dominatrice n’ayant jamais eu de relation humaine réelle. Ceth vit, quand à lui, simplement sa vie. Tous vont se croiser au « Shortbus », lieu d’échange accès sur le sexe et le plaisir…

Nous sommes tous pourris par les tabous. Politiques, religions, bien penser pour mieux paraître. On est si rarement soi même qu’on en développe des névroses, parce qu’effectivement, à trop vouloir être entier, on prête notre flanc aux jugements. Quelles solutions nous reste il ? John Cameron Mitchell ne nous en présente pas réellement. Il choisit le plus ancien, le plus viscéral de tous, et se « contente » de nous livrer un message franc, un regard sur une sexualité s’étant pris de plein fouet le cataclysme du SIDA, dans une société elle même pilonnée par d’autres catastrophes. En plus du jugement externe ( le shortbus est aux U.S.A. le petit car scolaire réservé aux handicapés ) qu’il provoque automatiquement de par son parti pris artistique, il traite un des thèmes fondamentaux de notre civilisation ( le rapport au corps, à l’acte sexuel, parfois si facilement taxé de déviant lorsqu’on le vit pleinement ) avec à la fois brutalité et finesse.
Le réalisateur ne nous laisse d’ailleurs pas le choix : soit vous passez le cap du générique, soit vous restez en dehors du film. Joué par des acteurs amateurs ayant accepté de ne simuler aucune des scènes de sexe du scénario ( qui en foisonne ), l’approche est naturaliste et crue : bite, chatte, masturbation, fellation, pénétration, rien ne nous est ni caché, ni surligné, si ce n’est dans ce prologue nous montrant tous les protagonistes dans leurs sexualité respectives, la caméra passant d’un lieu à un autre en survolant un immense New York de carton pâte. Etes vous ok avec la vision du corps, de l’acte sexuel, filmé sans vulgarité ni provocation, mais avec sincérité et respect ? Si oui, préparez vous à une belle aventure, celle de la liberté du plaisir, de l’acceptation de soi et des autres. Parce que comme le dit Justin Bond ( icône des queers new yorkais, ici dans son propre rôle ) : être voyeur, c’est déjà participer…
Mitchell ne nous lâche pas dans ce foisonnement sans avoir un personnage référent : ce sera à Sofia d’être
le lien entre ce lieu de libertinage, cette réflexion, et nous. Réticente, gênée, voire parfois outrée, elle ne jugera pas pour autant les actes et les sensibilités sexuelles de ses nouveaux amis. Sous le charme d’un havre de paix où les à priori sont laissés dehors, il ne nous reste plus qu’à nous laisser aller à une introspection de NOTRE rapport au corps et au plaisir.
Et il est totalement dépendant de notre époque, Mitchell le sait : lorsque Justin explique à Sofia que le lieu a explosé avec l’arrivée d’un tas de jeunes, elle se demande alors pourquoi ils ont décidé de vivre à N.Y. alors que tout est si cher. Ce à quoi Justin répond : - Le 11 septembre est l’unique chose réelle qui leur soit jamais arrivé… D’ailleurs, la chambre de dominatrice de Severin donne sur Ground Zero, repaire pour la nouvelle génération d’une ère désespérée. L’époque du SIDA aussi, exposée par une scène d’une tendresse rare, entre Ceth, jeune homosexuel, et un vieil homme qui ne fut rien de moins que le Maire de New York lorsque l’épidémie se déclencha. Cachant son homosexualité, il rata son combat contre la maladie qui ravageait la ville. Mais la peur… Il le dira lui même, avant que Ceth ne le prenne dans ses bras : nos proches sont parfois impitoyables…
Du coup, le Shortbus, c’est « comme durant les sixties, l’espoir en moins », dixit une nouvelle fois notre guide Justin : on y recherche le respect, la liberté, l’accord avec nous même, mais dans une aura de tristesse, avec cette sensation que dehors rien ne sera plus jamais gai, ou simple.
Film sans concession ni facilité, perfection de finesse dans sa mise en scène des rapports humains et des détresses de notre époque, « Shortbus » est plus une expérience qui se vit qu’une œuvre qu’on décortique. Baigné dans la musique mélancolique de Yo La Tengo, il se permet l’exploit de parler de nous tous à travers des personnages pourtant si lointain. L’orgasme, le sexe libéré de ses tabous ( la scène à la fois drôle et touchante où James, Jamie et Ceth chantent l’hymne américain dans une partie à trois ), ou la cérébralisation à outrance des rapports humains, Mitchell dresse un panorama complet de nos fantasmes, de nos frustrations, de notre désespoir face à une société sans âme ni tendresse. Jusqu’à ce final à pleurer, filmé comme une révérence en l’honneur de ses personnages, bourré d’une joie de fin du monde, une grande fresque où chacun de ceux que nous avons suivi avec amour et plaisir, se retrouve enfin en paix dans ce lieu magique, rêvé, et chante aux notes d’une fanfare de cabaret :
On porte tous des cicatrices
On feint tous de rire
On soupire dans la nuit
Empêchés avant de commencer
Dès que le premier acte commence
On se rend compte que tous attendent
Une chute, une faille, une fin
Il y a un chemin parsemé de larmes
Peux tu parler pour calmer mes peurs ?
Peux tu me tirer de côtés
Pour reconnaître que j’ai essayé ?
Et à ton dernier soupir
Savoures le avec plaisir
C’est notre lot à tous
A la fin
Et à ton dernier soupir
Tu verras que le démon est ton meilleur ami
C’est notre lot à tous
A la fin