Rambo le Reaganien...

Publié le par Wolf Tone

La dernière fois, nous avions fait un petit tour du côté du Nouvel Hollywood. Le problème, c’est qu’une fois qu’on a fait le top, ben c’est vachement dur de remettre le couvert… sauf si on suit une chronologie. Et là, il y a un sacré truc qui se pointe : les eighties. Une époque de remaniement, un peu comme si les patrons qui avaient lâchée la bride à ceux qu’on appelaient les « movies brats » ( les mioches du ciné ) s’étaient réveillés… Et votre serviteur de se dire : « Si on parlait d’un incontournable inavouable ? ». Alors en avant les gars, notre incontournable est aujourd’hui une icône, un mythe, et surtout, un témoin exemplaire de cette drôle de période de transition : RAMBO. Ca y est, on fuit, on se dit qu’il pète un plomb, qu’après le Dieu Peckinpah, v’là qu’il nous traîne dans les bas fonds du ciné… Mais croyez moi, c’est loin, très loin d’être aussi simple. C’est même carrément plus compliqué…

 

LE CONTEXTE… ET LA SAGA « RAMBO »

 

Ce coup ci, va falloir tout mélanger… Rappel : les seventies ont été L’AGE D’OR d’Hollywood, on va pas revenir dessus. On va aussi aller au plus rapide, et si vous avez des questions pour approfondir cette partie, posez les en commentaire, ou foncez acheter « Le cinéma des années Reagan » publié chez les éditions « Nouveau Monde ». C’est du lourd, de l’analyse cinéphile sur la production ciné de l’époque, mais la première partie est simplement captivante. Paré pour le sprint historique ? J’vais faire court…

 

Côté politique, nous sortons de l’ère Nixon, avec le Watergate, le Vietnam, et tutti quanti. Arrive Jimmy Carter, un mec pas plus con qu’un autre, qui aurait très bien pu briguer un nouveau mandat, s’il n’y avait pas eu la prise d’otage de l’ambassade US à Téhéran le 4/11/1979. Et là, tout part en biberine… Carter tente la pression diplomatique et économique, ça donne que dalle ; il envoie un commando pour libérer les ressortissants américains, 8 G.I. y restent dans le crash de leur hélico… Les américains oublient tout, buguent sur ces évènements, et Jimmy se ramasse aux élections de 81 contre Ronald Reagan. Et comme par hasard, après 444 jours de détention, les otages sont libérés le 20/01/81, exactement 12 minutes après l’adresse inaugurale de sa présidence… L’Amérique n’en pouvait plus de cette amertume, de ce cynisme ambiant. L’Amérique voulait un héros, Reagan allait et l’être, et en créer…

 




Côté cinoche, 4 films, 2 dans chaque camp : « Jaws » en 75 et « Star Wars » en 77, les deux premiers Blockbusters de l’histoire. De l’autre, « Raging Bull » et « Les portes du Paradis », les deux gros flops de 80 au States qui précipitent la chute de leur boîte de production United Artists. A eux 4, ils permettent aux gros ténors de reprendre les commandes. Et de quelle manière ! J’vous dit j’veux faire rapide, mais tout est imbriqué : des groupes de communication comme Sony ou Time se mettent à acheter des studios, Reagan prône une retour aux valeurs familiales, augmente comme un malade le budget de l’armement, le réseau télé câblée explose outre-atlantique, et donc la pub… Toujours durant cette période d’à peu prés 5 ou 6 ans, une nouvelle droite religieuse, la NewRight, fait un lobbying de malade, anti-gay, anti-IVG, anti-MLF, et atteint un public cruellement en manque de repères. Colombia, MCA, Warner, entament le rachat des salles, des réseaux de distributions, les studios indépendants travaillent sous licence avec eux, un bordel mes enfants, un bordel… Le cinéma veut du fric, le public veut des héros, Reagan des valeurs bien, mais alors bien conservatrices : bienvenue dans le monde de la propagande cinématographique.

 

Alors qui mieux que Sylvester Stallone peut représenter cette époque, hein ? Les méchants russes, il en bouffent dans Rambo, dans Rocky, les méchants délinquants, il les bute dans Cobra, et arrête même des penalty dans « A nous la victoire »… Trop fort ce Sly ! L’inconscient collectif lui a d’ailleurs fait la peau, il restera à jamais l’Amérique des beaufs ( ou pour les beaufs… ). Mais là encore, le collectif n’est ni une source ultra fiable, ni un esprit connu pour sa réflexion… Et si on se penche sur la saga « Rambo », on s’aperçoit qu’elle a toujours été anachronique… sauf une fois. Mais une chose à la fois.

 

 

RAMBO : FIRST BLOOD

 

Reagan est aux commandes, tranquille, le ciné nous pond des « Porky’s », des « E.T. » et des « Dark Crystal », bref, pas des pièces maîtresses de la contestation… Et voilà qu’en 83 sort notre premier Rambo. Alors que le président se lâche en disant que les Russes sont l’Empire du mal, Ted Kotcheff nous pond un apparent réquisitoire, certes maladroit, sur le sort des vétérans du vietnam de retour au pays. L’attaque est pourtant directe : les premières images nous montrent John Rambo rendre visite à un ami revenu quelques temps avant lui. On lui apprend alors que ce dernier est mort non pas sur le champs d’honneur, mais des suites d’un cancer dû à l’Agent Orange… Et à peine 5 minutes plus tard, notre Sly de se faire jeter comme une merde par le shérif local ! Le message semble limpide : le vétéran est une tare, un rappel de cette guerre que le citoyen veut oublier, mais qui se jette à sa gueule… Pourtant, le film sera une succès incroyable. Pourquoi ? Parce que Rambo est une victime, un homme simple, qui au fur et à mesure, seul contre tous, retrouvera sa place. Parce le fameux entertainment demandait par les producteurs le façonne malgré tout. Nous ne sommes pas encore dans l’aspect pub à venir, mais le message passe par le dialogue, et le second degrés a quasiment disparu. L’aspect l’emporte sur le fond, la schizophrénie est en place…

Bien entendu, ce premier film n’est pas une totale réussite : la caricature des flics péquenauds est plutôt grossière, les dialogues ne volent pas très hauts, mais nous sommes très loin de l’image qu’il colporte encore de nos jours. Rambo amène le Vietnam sur le territoire américain par ses techniques de guérillas, représente l’être primitif, donc l’indien, comme victime, Kotcheff traite les médias avec la même férocité qu’il a envers cette garde nationale qui maintient l’ordre à mi-temps, tout semble pourri … mais arrive la fin. Bien entendu, Rambo a tout fait péter, a tué ( mais attention, ce sont eux, ces cons de flics, qui « ont versé le premier sang », d’où le titre « First Blood » ), mais lorsque le Colonel Trautmann, son père spirituel, le seul à pouvoir le comprendre, le retrouve et le pousse à se rendre, Rambo craque et se lâche :

-          C’était pas ma guerre ! On voulait la gagner, mais on n’a pas voulu nous laisser la gagner !

 

Nous y voilà…L’armée et ses vaillants soldats auraient pu gagner cette sale guerre, si les hauts dirigeants de l’époque avaient bien voulu se bouger les couilles. Et le Colonel Trautmann, en représentant du renouveau militaire tant voulu par Reagan, de ramener le GI paumé dans le droit chemin. « First Blood » s’avère être, avec cette scène finale exemplaire, ne pas être si schizo que ça. Reagan apprécie, c’est certain… Mais la sensation générale, elle, reste tout de même en dehors des schémas en rigueur en 83. Je suis loin d’être sûr que le public d’alors ait réellement saisi l’enjeu du film. Reagan, si. Et deux années plus tard, l’accord sera parfait…

 

 

RAMBO II : LA MISSION

 

 

Allez, on donne le ton d’emblée : John Rambo purge sa peine dans un pénitencier lorsque le Colonel Trautmann vient le chercher pour une mission bien spéciale, allez chercher des preuves de la présence de prisonniers américains dans des camps vietnamiens. John accepte, en bon soldat, et pose LA question : « On y va pour gagner, cette fois ? ». Mais bien sûr mon gars ! Oh, il y aura bien la traîtrise des agents de la CIA, qui ne voulaient en fait que des photos d’un camp vide pour calmer les esprits, mais qu’importe ! Rambo passe du vétéran paumé au soldat vaillant et bourré de valeurs à l’ancienne. Cette fois, Georges Pan Cosmatos, qui remplace Kotcheff derrière la caméra, rempli le cahier des charges à 200% : amourette mielleuse, le cadre salaud de la CIA est joué par Charles Nappier, au physique ultra proche de Brian Dennehy, le con de shérif de « First Blood », Rambo est une icône, et part laver l’honneur de l’Amérique à lui tout seul. Filmé avec les pieds, loupant totalement la représentation de la jungle, le film est la seule véritable purge artistique de la série. Quant à l’idéologie, elle bouffe chaque seconde du métrage : les Russes sont bien évidemment les vrais méchants, le viet est con lorsqu’il est coco, courageux lorsqu’il est rebelle, et le dialogue final entre Trautmann et Rambo est une perle :

Trautmann : - La guerre, ce qui est arrivé ici [ le vietnam] est moche, mais tu ne dois pas haïr ton pays…

Rambo : - Le haïr ? Je mourrai pour lui.

Trautmann : - Mais alors qu’est ce que tu veux ?

Rambo : - Je veux que ce que eux [ les prisonniers qu’il a sauvé ] veulent, et ceux qui y ont laissé leurs tripes aussi, que notre pays nous aime autant.

 

La même année, Reagan offre aux vétérans du Vietnam une parade nationale.

Il déclara en public : « J’ai vu Rambo II, et je sais maintenant comment traiter Kadhafi.

Le 15/04/86, Reagan ordonne un raid de bombardement (opération El Dorado Canyon) contre Tripoli et Benghazi. Cinéma et politique sont totalement coordonnés, Rambo est devenu non seulement le héros Reagan par excellence, mais aussi son conseiller en communication.

 

 

 

RAMBO III : LA BONNE BLAGUE

 

 

Depuis quelques temps, Hollywood a bien digéré la notion d’entertainment, et les moyens, ainsi que les techniques ( de prises de vues, de son, de montage… ) sont bien acquises. Mc Tiernan et ses Die Hard est passé par là, et la qualité est bien plus souvent au rendez vous. Le troisième tome des aventures de Big John s’en ressentent : bien mieux foutu que le précédent opus, Peter Mac Donald tient franchement la route niveau technique, tout en gardant le cap idéologiquement. D’ailleurs, la scène de la première attaque du camp russe n’apparaît qu’au bout de 45 minutes, et dure ¼ d’heure. Le rythme est donc plus calme, l’ambiance et la tension beaucoup plus travaillé. Bizarrement, il est pourtant celui qui est le plus vanné par les internautes… L’unique changement de taille est l’attitude de Rambo : fini le monolithe qui lâche un mot toutes les demi-heures, l’écorché traumatisé par la guerre. John fait dans la punch line, l’humour à deux balle des actionners types eighties, et assume complètement son statut de bête de guerre. Aujourd’hui, il part au secours du Colonel Trautmann, fait prisonnier par les russes, et découvre le calvaire du peuple afghans aux prises depuis des années à une armée très envahissante… Le chef des méchants est très très féroce, parle très fort le russe, et ses troupes violent, éventrent les femmes enceintes et brûlent les bébés. Autre différence avec les 2 premiers : pas de traîtrise de la part de la CIA, tout est transparent, l’opération est clandestine, et même si les moudjahidins sont vachement gentils, ils sont pas assez cons pour aller à l’abattoir… Y a même le sage des rebelles qui s’appellent Massoud. Trop fort… Alors Rambo combat, tue, étrangle, sort des blagues, mais il est coincé à la fin par tout une armée rouge pour lui tout seul. Coincé ? Non, les afghans viennent lui prêter main forte, et le tout se termine avec ce bandeau : « This film is dedicated to the gallant people of Afghanistan ». Et là, grosse blagounette !

Le film sort aux USA le 26/10/88. OR, entre le 29 mai et le 2 juin de la même année, Gorbatchev et Reagan finalise et signe un accord prévoyant le retrait des troupes en Afghanistan. Oups ! Comment diable une telle boulette ait pu avoir lieu ? Comme si la machine folle de la franchise Rambo avait fini par dépassé la réalité, partie en roue libre… Quid de la réaction de Reagan devant une telle farce ? J’avoue ne rien avoir trouvé sur la question. Mais sûre qu’il n’est pas dit : « J’ai viou Rambo 3, et je niou what to do with the Reds ! »…

 

 

JOHN RAMBO

 

 

Impossible de ne pas parler du dernier bébé de la série. Mais comment ? Il n’est plus l’instrument d’une industrie du film propagandiste. Il est l’enfant de Sly.

Stallone déclara à tout va que la série lui avait échappé, qu’il avait pris la grosse tête, et que les deux derniers Rambo ne lui avaient pas permis de dire tout ce qu’il avait à dire ( alors qu’il a été co-scénariste sur l’ensemble de la série. Enfin, bon, s’il le dit… ). Alors, après son Rocky Balboa, il nous sort son John Rambo. Et on se retrouve très loin du reste de la saga… Parce que ce qu’il semble vouloir dire n’est pas dans « l’esprit » Rambo. Il veut à la fois ( et avec une tendresse évidente ) réhabilité son héros, refaire un film d’action comme on en fait plus, et montrer la violence de la guerre telle qu’il la conçoit.

Cela fonctionne à merveille pour ce qui est du film en soit. On a un sourire béat en revoyant  cette bonne vieille gueule d’asocial qui souffre à l’idée de devoir en placer une, et on a rarement vu un tel classicisme de mise en scène au service d’un scénario de grosse série B ( la forêt y est parfois splendide, les scènes d’actions toute à fait lisibles, et la tension monte de manière inéluctable ).

Mais Stallone veut avant tout nous montrer SON Rambo, et le sauver de sa désastreuse image. S’il tue, ce n’est pas uniquement parce qu’il ne sait faire que çà,  mais aussi parce que l’homme à ses yeux est nuisible. Et pour le sauver, Stallone doit lui donner et une cause pour laquelle se battre, et un débordement de violence tel qu’il en soit écœuré. La cause est facile : l’aide humanitaire en Birmanie, représentée par la belle Julie Benz. Stallone amène la femme forte bien mieux que Cosmatos sur le Rambo II. Elle devient du coup la cause à elle seule, l’humanité qui mérite le combat.

C’est lorsqu’il aborde la violence que le piège se referme alors sur Stallone / réalisateur : en  surchargeant l’horreur du génocide Birman, il le caricature presque. Non pas qu’elle soit fictive, car les exactions sont bien réelles, comme le montrent les images du générique du film, piqûres de rappel des atrocités commises dans la plus grande impunité. Mais à trop vouloir préparer le terrain à la renaissance de son personnage, il tend le bâton à ses détracteurs pour se faire battre. Car, outre la violence gratuite et sadique des birmans, c’est le paroxysme atteint lors d’un final d’une incroyable longueur et d’une hargne inouïe qui est apte à soulever le plus d’indignation. Stallone est apparement devenu un pacifiste convaincu, et pour lui, le meilleur moyen de combattre la plaie de la guerre, c’est de la montrer dans toute son horreur. Cette séquence de plus d’un quart d’heure, c’est l’intro d’ « Il faut sauver le soldat Ryan » version jungle et commando. C’est un tuerie sans nom, un massacre filmé au plus prés. C’est l’exorcisme d’un homme dont la violence et l’art de la guerre contenus doivent impérativement exploser pour atteindre une paix intérieure.

Et il faudra attendre la fin du massacre pour comprendre la volonté de Sly : cette femme pour laquelle il s’est battu ne lui adresse que des larmes d’incompréhension lorsque carnage touche à sa fin. Ces longs plans sur les cadavres amoncelés, déchiquetés, n’ont pas le lyrisme des fins de films de guerre qui sentent le parfum du devoir accompli. Tout n’est que gâchis et douleur.

Mais c’est ce qui permets à Rambo ces dernières images de paix, son retour au bercail plein d’une sérénité en totale contradiction avec la fureur des images précédentes. Et ce plan est d’autant plus fort qu’il renvoie directement au premier plan de « First Blood ».

 

Sly a t il pour autant réussi à sortir Rambo du costume Reaganien que lui ont forgé ses trois grands frères ? Je ne pense pas. L’inconscient collectif, les amis, l’inconscient collectif… Comment effacer 25 ans de Rambo réactionnaire et propagandiste ? Comment trouver sa place dans un monde qui a banalisé la guerre à l’extrême ? Ce quatrième film est certainement le meilleur, et pourtant, il laissera beaucoup moins de traces que les trois précédents. Sans contexte politique, le héros semble ne plus avoir de caisse de résonance, alors que sa maturité aurait dû le réhabiliter. Stallone a réagit trop tard, et j’en trouve ce dernier baroud d’honneur que plus beau.

 

Publicité

Publié dans Les Incontournables

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article