Aujourd’hui, c’est Histoire ! 2ième partie : les States
Allez, on part en voyage : quittons l’Europe et la 2nde Guerre Mondiale, et traversons l’Atlantique… Nous, on l’a eu notre révolution visuelle, grâce donc à Rossellini, mais aussi à Alain Resnais et son « Nuit et Brouillard » ( 1955 ). Non, l’après guerre, c’est aussi le retour à la guerre, à savoir celle d’Algérie. Mais les petits gars de la Nouvelle Vague, les Godard, Truffaut, et autre Rohmer veulent sortir de tout çà, travailler à autre chose. C’est donc à des milliers de kilomètres que va se jouer le second acte de la métamorphose du Cinéma, la seconde vie de son histoire d’amour avec l’Histoire…

Là bas, l’Amérique regarde d’abord de loin le bordel vietnamien. Bien que marqué par les événements de 39-45, la population n’a pas encore réellement vécu la guerre en direct. Du coup, de 1955 et le début de l’engagement des forces US par Einsenhower, jusqu’en 1963, date des premières morts de boys, les images des reporters ( à partir d’environ 1961 pour les toutes premières ) n’ont pas encore les effets dévastateurs qu’ils ne vont pas tarder à avoir. Mais cette année de 63 va être la pierre fondatrice de l’immersion de l’histoire en direct dans la petite lucarne des chères familles de l’American Way of Life.
22 Novembre 1963, Dallas. J.F.K. passe sur Dealey Plaza, lors d’une tournée pré-électorale. Abraham Zapruder est comme n’importe quel quidam, il se pointe avec sa caméra Super 8, veut filmer cet homme mythique qui avait presque réussi à faire oublier les précédents Présidents. Et voilà que Zapruder, avec son film de 26 secondes, traumatise tout un pays. Bien entendu, c’est l’impact de la balle, ce crâne qui explose et qui sera diffusé à travers le monde en boucle qui est l’image fondatrice d’une nouvelle ère. Mais c’est aussi l’aspect « film fait maison », c’est justement l’absence d’artifice, la crudité de l’instant, qui ouvrira de nouvelle porte esthétique aux futurs réalisateurs. Comme par hasard, la même année, H.G. Lewis donne naissance au premier film gore, le culte « Blood Feast », alors que le successeur de Kennedy, Lyndon Johnson, annule le retrait des troupes US du Vietnam. Pire, par une trouille bleue du communisme, les GI’s voient même leurs régiments augmenter sur place…
« Entre deux épisodes de « Ma Sorcière Bien Aimée » ( 1964 – 72 ), les américains découvrent les corps
mutilés des boys au Vietnam et les body bags embarqués par dizaines dans les carlingues boueuses des avions militaires » ( Jean Baptiste Thoret, « Le cinéma américain des années 70 », p.11 ). Alors que Aldrich retrouve le succès avec son sombre chef d’œuvre « Qu’est il arrivé à Baby Jane ? » , que Peckinpah commence son travail de destruction de ce mythe fondateur qu’est le western ( « Coups de feu dans la Sierra » en 62, « Major Dundee » en 1965 ), le sang, la violence, envahissent de plus en plus le quotidien des familles américaines. « Tous les soirs à 18 h 30, on regardait les images du Vietnam à la télévision. Le gouvernement n’avait pas encore appris à contrôler ce média et diffusait des images de corps en sang, de cadavres, de gosses en train de mourir… » ( « Les Milles yeux de Brian de Palma » de Luc Lagier, p. 26 ). Puis la claque dans la gueule arrive : le 31 janvier 1968, les Viêt-congs et l’Armée Populaire Vietnamienne attaquent conjointement plus de 100 villes dans le pays, et l’ambassade américaine à Saigon. Alors que les américains pensaient que les cocos n’avaient pas la capacité de mener une attaque si énorme, la chaîne NBC filme en direct, au lendemain de l’attaque, le chef de la police de Saigon tirer une balle dans la tête d’un guérillero Viêt-cong. Image traumatique par excellence, Michael Cimino en tirera sa séquence de roulette russe dans le magistral « Voyage au bout de l’enfer ».
Mais la guerre n’est pas l’unique source d’images fortes… 31 Août 1969, Hendrix ouvre à 7 h 30 du matin le dernier jour de Woodstock, et se tape 3 min 43 de « Star Spangled Banner », d’hymne ricain distordu et incroyablement puissant. La même année, le 6 décembre, les Rolling Stones veulent faire LEUR Woodstock, et donnent concert à Altamont. Les bikers font le service de sécurité, les frères Maysles sont là pour filmer le tout. « Sympathy for the devil », les choses commencent à dégénérer, obligeant Mick Jagger à intervenir : « Brothers and sisters, come on now. Just cool out now. Everybody be cool now…”. Arrive “ Under my thumb “, la camera capte un mouvement de foule, des cris… Meredith Hunter, jeune black de 18 ans, se fait poignardé, et son corps jeté sous la scène. Les States sont malades, les caméras sont présentes, la génération beatnick se meurt dans une aura de violence et de mort.
ATTENTION : COURT METRAGE A NE PAS METTRE SOUS TOUS LES REGARDS
« Toute cette violence réprimée qui soudain éclate à la surface », Martin Scorsese
Premier témoignage de l’électrochoc que fut les images de reporters au Vietnam, « The Big Shave » ( premièrement intitulé « Viet 67 – The Big Shave » ) tourné en 1967 par Martin Scorsese est une véritable introduction à cette ère créatrice que connu Hollywood de cette année à 1981 ( année de sortie des « Portes du Paradis » de Cimino ). Le décors blanc, aseptisé, baigné dans une lumière crue est une sorte de purgatoire où l’Amérique fantasmée d’avant l’introduction de la guerre dans leur salon ( les robinetteries clinquantes, le jazz old school ) va passer vers l’horreur des war footages par le biais d’une jeunesse déshumanisée. Affolant de maîtrise, Martin Scorsese termine ses 5 petites minutes sur un écran bouffé par le sang rouge des boys, aussi rouge que les couleurs de ce communisme qui a entraîné la plus grande puissance au Monde dans la paranoïa. Clair, net et précis, en plus d’être un hommage au « Dictateur » de Chaplin ( la séquence où le vagabond rase un client en suivant au maximum une partition de musique ), cet aîné ayant dénoncé une guerre à venir, le film arrive à point nommé pour apporter aux salles noires la première d’une longue série de claques, donnée par un ancien, Arthur Penn, avant que les « enfants de Bob Dylan » comme les appelle Peter Biskind ne prennent la relève. Ce sera « Bonnie and Clyde ».
Ouf… On respire. On rallume, on se fume une clope, on se descend un verre ou deux. Je n’ai pas parlé de la violence raciste, les émeutes de Newark ( 33 morts, 10 millions de dollars de dégâts et « Light my fire » des Doors en prime… ), ou celles de Watts ( 34 morts, plus de 1000 blessés, et un cri de révolte : « Burn America, burn ! ». Elle apporteront la blackspoitation, « Shaft » et tutti quanti, mais pas de remise en cause du cinéma. Par contre, le voyage n’est pas encore fini, il continuera dans la douleur, mais c’est bien connu, il n’y a pas de révolution sans sang versé…
