Critique " Entre les murs "
En 94, Mariana Otero réalise un documentaire qui sera diffusé en 5 parties, racontant le quotidien des élèves du collège Garcia Lorca, à Saint Denis. Plébiscité, quasiment reconnu d’utilité publique, le film n’en est pas moins critiqué par certains, dont le principal de l’établissement, Bernard Duattis. Celui ci explique que la réalisatrice ne s’est penchée que sur environ 10% de ses élèves, principalement ceux des filières techniques : « Le film parle plutôt des deux premières catégories [ ces fameux 10% ], la classe la plus difficile, la quatrième technologique est celle qui apparaît le plus. L'image n'est pas complète, il y a des cas de grande réussite et de grande satisfaction" ( propos recueilli par Arte.tv ).
Heureux hasard du calendrier, non seulement le travail de Mariana Otero vient de sortir en DVD, mais ce 24 septembre 2008 est aussi la 1ière Journée du refus de l’échec scolaire. L’AFEV ( réseau d’étudiants bénévoles ) sort dans la foulée une étude alarmante sur ce que certain appelle « la faillite du système scolaire français ».
Ce bilan accablant nous donne les chiffres suivants :
- 150 000 enfants par an sont exclus du système scolaire
- Plus d’1/5 des enfants sont en difficulté
- 1/3 déclarent s’ennuyer souvent, voire tout le temps, en classe
- 30% déclarent avoir peur de participer oralement aux cours
- 15% des élèves sortant du CM2 sont en grande difficulté
- 1/3 des élèves déclarent venir à l’école « la peur au ventre »
Les parents sortent eux aussi écornés par le rapport, d’après lequel 15% d’entre eux déclarent ne s’intéresser ni à la journée de leurs enfants en classe, ni des devoirs qu’ils en ramènent. Et le cinéma de s’inviter dans le débat ( voire de le relancer ) par le bien du film de Laurent Cantet, encensé unanimement par la presse, et fier de sa Palme d’Or du Festival de Cannes 2008.
Au delà du film en soi, c’est bien entendu le rôle du cinéma dans l’histoire et dans la société dont il est
question. Quel est le pouvoir d’un film ? Quel est la place de l’artistique ? Peut on être juste et objectif lorsqu’on film la société ? A peine « Entre les murs » sorti que déjà des voix s’élèvent, dont celle ( peut être la principale ) de Véronique Bouzou, dont le livre « L’Ecole dans les griffes du 7ième Art » met en garde ses lecteurs sur le côté inévitablement Téléréalité d’un tel exercice et de ces dérives potentielles de récupération politique. Elle alla jusqu’à déclarer, au journal de France2, que l’auteur du livre ayant inspiré le film, François Begaudeau ( et également interprète du personnage principal, François Marin ), lâcha à un journaliste du Monde.fr, lors de la remise des prix à Cannes, que les gens verront à sa sortie que « le film est une merde »…
Alors il faut bien se faire un avis. Il faut savoir aussi de quoi il est question. Lorsque Mariana Otero se lance dans son aventure, elle fait le choix du documentaire. Elle sélectionne une classe, certes non représentative de l’ensemble du collège, mais qui illustre son sujet, celui des élèves difficiles, des jeunes en rupture. De part son choix, et ce malgré la volonté de ne pas commenter les séquences, elle nous donne son avis sur cette question. Laurent Cantet, lui, passe par le biais de la fiction, qui plus est d’après une œuvre littéraire. Il doit donc écrire plus que ne le ferai un réalisateur de documentaire. Par contre, les deux ont la possibilité de choisir un thème et de le développer. Imaginer plusieurs professeurs avec différentes approches, ou plusieurs classes avec plus ou moins d’élèves en voie de déscolarisation. Autant la première est clair dans ses intentions, autant le second l’est beaucoup moins. Et avec un sujet aussi vaste, aussi complexe, et surtout aussi sensible de nos jours, l’à peu près est une grave erreur.
Il y a d’abord le choix des vraix-faux comédiens adultes ( alors que l’ensemble des élèves sont réellement épatant d’émotion et de naturel ). Je ne sais pas qu’elle est la proportion de professionnels et d’amateurs jouant leur propre rôle, mais une chose est certaine : Begaudeau, qui en plus d’être l’auteur du livre éponyme, se retrouve personnage principal, n’est pas le choix le plus judicieux qu’aurait pu faire Laurent Cantet. Stéréotype du prof bobo, cherchant le dialogue à tout prix, n’imposant pas le respect le trois quart du temps, pour finalement faire preuve d’une autorité à la limite du ridicule par moment, son personnage de François Marin est la porte ouverte à toutes les dérives. A peine entrons nous en classe avec lui que l’une de ses élèves d’origines maghrébines déclare, au détours d’une des multiples conversations, qu’elle n’est pas fière d’être française, et que le professeur LUI MEME, au milieu du brouhaha, lui réponds un « Moi non plus, je n’en suis pas fier », avant que l’histoire ne reprenne son fil. Le sujet de l’identité nationale ( qui sera repris plus tard, avec à peine plus de bonheur ) traité de cette manière me fait peur. Entendre un professeur aller dans le sens d’une telle déclaration, sans essayer de comprendre, en la prenant pour telle, me fait peur. Lorsqu’un élève lui demande s’il est effectivement homosexuel, que ce dernier lui répond que non, puis lui demande s’il en est rassuré, et que le débat se clos sur un oui de l’adolescent, ça me fait peur. Lorsque, une nouvelle fois, un adolescent brandit haut et fort sa nationalité marocaine, et qu’il traite son professeur de jambon / beurre, à savoir de « mec qui pu le fromage », et qu’une nouvelle fois, tout auréolé de son ouverture d’esprit, ledit professeur ne semble pas s’en rendre compte, j’ai peur. Il est des questions graves de société qui ne se traitent pas à la légère dans un film voulant questionner l’Education Nationale.
Il y a ensuite l’incapacité de Cantet à faire passé un message clair. Ou plutôt, non : le message qui en
ressort est si terrible, que je préfère me dire que c’est une erreur de ma part, que je n’ai pas su lire entre les lignes. Il est évident que Cantet met toute son empathie dans son personnage principal, le professeur Marin, et fait de ses collègues les messagers d’un système archaïque, basé sur la répression, des sortes d’avocat du Diable. Mais alors quoi ? Marin, afin de pouvoir instaurer ce sacro-saint dialogue, se rabaisse régulièrement à coup de « Certes », « Effectivement », avant de vouloir à tout pris des excuses sincères ( sa fixation est telle qu’il en est complètement ridicule ) de la part d’une élève qui avait refusé de lire à haute voix. François Marin laisse passer de véritables occasions de dialoguer sur de vrais sujets important ( la notion de nationalité, l’homosexualité ), mais en devient presque vert de rage pour une simple question de politesse ? Le verbe, la voix, serait elle supérieure à ce point du respect de l’autre, de sa sexualité comme de ses origines ?
Laurent Cantet donne surtout l’impression d’avoir voulu brasser tous les problèmes de société qui envahissent l’école de plus en plus, mais sans vouloir réellement changer de point de vue ( le reste des personnages adultes n’arrive jamais à nous faire croire en eux, en leurs positions, en leurs idées ). Après un débat sans âme et terriblement mou sur l’idée d’un carnet de correspondance à point ( baser sur le système du permis de conduire ) lors d’un conseil d’établissement, il enchaîne, sur la même durée, avec un autre débat sur la machine à café de la salle des professeurs. Or, sans cassure, sans recul, l’effet voulu du décalage, du risible, ou du ridicule, qu’importe, est raté sur toute la longueur. A vrai dire, c’est l’ensemble du métrage, qui cherche une distance objective, tout en se focalisant de manière subjective sur son personnage central, qui laisse une sale impression de vacuité. Même les problèmes d’un élève Malien, élément perturbateur de la classe, qui risque le retour « au bled » en cas d’exclusion, ne connaît pas de conclusion. Le débat est lancé, le conseil de discipline le renvoie, mais rien sur ce qui l’attend réellement, tant le film reste « entre ses murs ».
Il faudrait un véritable débat autour de ce film, et non pas une analyse qui ne part que de MON point de vue. Ma réaction est peut être excessive, comme le fut celle des spectateurs de la salle qui applaudirent unanimement lors du générique de fin. Mais il me semble évident que mettre sur un piédestal une œuvre polémique non pas à cause de son sujet, mais de sa manière de le traiter, devrait provoquer bien plus de réactions qu’une standing ovation. Reste que pour ma part, ce film n’est que le reflet d’une pensée post soixante huitarde qui n’a pas plus su évoluer que le système éducatif français. Comme une espèce de réaction viscérale à la politique entièrement répressive de celui que l’on ne nomme plus, l’opposition ( que sa voix soit politique ou artistique ) ne sait que montrer du doigt, taper sur la droite, sans jamais prendre le risque de regarder le cœur du problème. Il se trouve que la France a un vers dans la pomme, celui des œillères, qu’elle soit conservatrices ou réformatrices.
Bien entendu, j’attends des commentaires de la part de ceux qui auront vu le film. Confrontons nos points de vue, nos idées : ne commettons pas les mêmes erreurs que les bien pensant de notre société.