Critique " Back Soon "
Phrase à lire à haute voix en rentrant du boulot un froid soir d’hiver ( ou de fin d’été, si vous êtes parisien ) : Anna Halgrimsdottir ( whoua ! ) vit à Reykjavik ( yeah ! ) avec ses deux fils, Ulfur et Hrafn ( vlan !!! ). Ben vouais, « Back Soon » est un film islandais, titré à l’origine : « Skrapp ut ». Une fois passé le cap de la langue, l’histoire, elle, est assez simple. Notre Anna vit bien grâce à son petit commerce de beu, et écrit des poèmes sur les murs de sa maison, avant de les publier. Mais Anna en a marre de son pays à la densité d’habitants de 2,9 au mètre carré. Elle veut voir du soleil, et quitter cette « population de cheveux blonds et d’yeux bleus ». Alors elle décide de vendre son portable, son unique instrument de travail, regorgeant de contacts très lucratifs. Elle part donc, met son panneau « Skrapp ut », sans savoir qu’elle ne sera pas de retour avant 24 h, tandis que ses clients, eux, s’accumulent chez elle.
Pas de véritables enjeux, pas de drame à l’horizon, pas même une histoire digne de ce nom dans le film de Solveig Anspach. La réalisatrice est pourtant reconnu pour ses films durs, dramatiques ( « Hauts les cœurs » et « Stormy Wheather » ), mais pour le coup, elle a décidé de faire rire, ou tout au moins sourire. Même si, comme ça, l’air de rien, Anspach aborde en douceur des sujets comme le suicide ou l’alcoolisme, elle refuse de s’y plonger. Non, elle veut juste qu’on suive Anna la forte, la cynique, la rugueuse. Et faut avouer que son interprète Didda Jonsdottir porte non seulement son rôle, mais aussi toute la pellicule. Anna est le cœur du film comme elle est le cœur de l’univers de ces clients, une mère chiante et têtue, surtout désabusée. Toujours un joint à la main, elle traverse ses petites galères avec un seul véritable but : emmener loin ses gosses de cette Islande trop étriquée pour elle. Mais mis à part ça, rien n’ébranle réellement l’univers d’Anna, tout comme rien ne nous dérangera dans notre voyage dans le nord. Je dirai même mieux, on aimerait bien, nous aussi, attendre la matrone au chaud, un cake aux champignons dans la main droite.
Parce qu’il y a deux autres belles réussites dans « Back Soon » : la splendeur aride des paysages, contrastant avec la chaleur se dégageant de la supérette à cannabis de l’héroïne.
C’est beau, l’Islande. Sauvage, ensorcelant, Solveig Anspach nous montre son pays avec la régularité d’un métronome, nous laissant bouche bée à raison d’un plan splendide toutes les 5 minutes. Et si Anna déplore élever ses enfants à Reykjavik, il est évident que sa poésie puise ses mots dans ces paysages fantastiques. Les deux se marient d’ailleurs parfaitement bien, les textes récités au fil des pérégrinations de l’héroïne valant largement que l’on tende l’oreille. Inutile donc pour la réalisatrice de trop forcer sa mise en scène : des plans fixes aux cadres choisis comme des photographies suffisent pour nous faire nous évader. Quant à la rudesse du pays, le premier plan, survol d’une coulée de lave aride mais majestueuse, nous raconte à lui seul la difficulté de vivre dans ce pays ( « Je me demande ce qu’on dut foutre les vikings pour mériter vivre ici… » ).

Alors il est bien bon d’enlever ses chaussures et de se retrouver entre amateur de spliff dans la maison-boutique d’Anna ! Le film tisse avec ce lieu un lien évident avec le Short Bus de John Cameron Mitchell. Havre de paix où se retrouvent des personnages provenant de tous milieux, sans différences de classe ni d’âge, la maison Halgrimsdottir est une ode à la défonce douce, à la joie de pouvoir laisser sa porte ouverte à tous. Féerique, voire utopique, le monde vu selon Anspach est tout droit issu des sixties, l’insouciance avec, à la différence du Short Bus, où le sexe remue bien trop notre psyché pour que l’on soit entièrement insouciant. Chez Anna, on ne fuit pas, on se retrouve : punk, chirurgien, slammer, chanteur d’opérette, on se dit que nous nous y sentirions chez nous, à regarder cette boxeuse mettre au défi d’un bras de fer tous les hommes de la maison. Anspach parvient a nous rendre dépendant de sa confrérie fumeuse, au point de souhaiter qu’Anna ne vende pas ce maudit téléphone…
Rien de bien méchant à se mettre sous la dent, pas de grandes réflexions, mis à part quelques rêveries poétiques et deux ou trois pointes de mélancolie. Juste envie de se pointer à Reykjavik, faire des spaces cakes et rouler des cigarettes magiques en regardant par la fenêtre le ciel de plomb sur des monts arides. Y a pire comme moment cinéphile, non ?