Vendredi 21 novembre 2008 5 21 /11 /Nov /2008 11:51

 

J’ai encore grandi aujourd’hui. Oui, Wolf Tone a dit « NON ! » à ses craintes, ses peurs, ses tourments… Je suis allé voir « L’échange » au cinéma. Vouais. Une vraie prise de risque. Parce que j’ai du mal à aller voir des films qui vont me torturer. Et le Grand Clint, il arrive toujours à me faire chialer. Je me cale en DVD « Mystic River », et vlan, je me dit que je suis trop con de pas l’avoir vu en salle. « Million Dollars Baby » sort, je vais le voir au ciné, et re-vlan, il me fout un genou à terre. Alors aller voir sa dernière œuvre, avec la crève, 4 heures de sommeil dans la gueule et une plutôt bonne humeur, on peut pas dire que ça va de soit. Et re-re-vlan, Monsieur Eastwood m’étale d’un crochet, j’suis ailleurs, faut qu’j’en parle…

Tiens, mais qui voilà ! L’anonyme d’Allociné ! Comé va ? Alors il dit quoi… « Los Angeles, 1928. Un matin, Christine dit au revoir à son fils Walter et part au travail. Quand elle rentre à la maison, celui-ci a disparu. Une recherche effrénée s'ensuit et, quelques mois plus tard, un garçon de neuf ans affirmant être Walter lui est restitué. Christine le ramène chez elle mais au fond d'elle, elle sait qu'il n'est pas son fils... ». Bon, je rectifie juste un truc : Christine Collins sait dès le début que ce n’est pas son fils. Et c’est une nuance qui tient tout le film, car nous savons, nous aussi, que l’enfant que la caméra nous présente n’est pas Walter.

Clint Eastwood n’essaie jamais de nous faire croire autre chose. En fait, il ne nous fait jamais croire à quoique ce soit, parce qu’il sait que l’histoire vraie de Christine Collins est suffisamment forte pour qu’il n’ait pas besoin d’artifice, ni scénaristique, ni de mise en scène. « L’échange » est un classique, filmé de manière classique, et appeler à devenir un classique. Dès les premières notes de musique, lors d’un grand panoramique en noir et blanc du Los Angeles des années 30, le réalisateur avoue ses ambitions : il va nous raconter un drame. Et ces notes tristes ne suggèrent rien de bon : ce sera dur, ce sera long, mais ce sera surtout beau. Aucun effet superflu ne viendra casser se parti-pris. Bien au contraire, ce thème splendide du maître lui même a le rythme de sa mise en scène : calme, fluide, faite de travelling, de panoramique et de champ / contrechamp qui ne veulent rien faire d’autre que raconter, que se mettre au service d’un scénario qui prend son temps.

Mais cela ne veut pas dire qu’Eastwood est figé dans une sorte d’académisme. Des fulgurances nous rappellent qu’il est un homme de cinéma de son temps. Cette douche au jet dans un hôpital psychiatrique filmé caméra à l’épaule, le tourbillon des questions des journalistes lancés à Christine et ce faux-fils, où cette même caméra portée se mélange à un travelling autour du duo improbable, ou alors ce long plan fixe sur Christine qui craque, pleure et crie à cet étranger : « Tu n’es pas mon fils ! ». Des moments qui doivent être filmés différemment, parce qu’ils sont des moments majeurs, des instants de rupture. Là où certains verraient un cinéma d’une autre époque, je vois un cinéma éternel. Et pour lever tout les doutes, il y a cette pendaison finale. Clint Eastwood l’exprime d’ailleurs clairement en interview : le pathétique de cette exécution est la réplique exacte de celle qui eu lieu à l’époque. Sans musique, sans effet, juste l’accélération des plans à l’instant T de la mise à mort. Un regard sur la violence qui fait écho au roman de Truman Capote, « De sang froid » : l’absence de style est un style en soit, et lorsqu’il est utilisé à bon escient, il est glacial.

Reste qu’Eastwood n’est pas seulement un bon filmeur, il est aussi un excellent directeur d’acteur. Et arrive la seule véritable révélation du film : Angelina Jolie. Christine Collins pour la comédienne, c’est le rôle d’Aileen dans « Monster » pour Charlize Theron. Plus jamais vous ne verrez la Lara Croft live de la même manière. Si effectivement les larmes ont une sale tendance à se pointer, si on a envie de se lever pour gueuler contre tant d’injustices, c’est grâce à elle. J’sais pas, j’ai beau me triturer les méninges, je ne vois pas un seul film dans la carrière de Mme Pitt qui ne soit à la hauteur de ne serait  5 minutes de celui. Femme forte et solide en début de film, soumise et en pleine détresse lors de ses premières confrontations avec la police corrompue d’alors, puis brisée face à un système broyeur, Angelina Jolie incarne à la perfection la renaissance par le combat. Jamais je n’aurais cru écrire dans une même phrase « Angelina Jolie » et « perfection », mais Eastwood, lui, n’a certainement jamais douté.

Parce qu’en plus de dénoncer la corruption et les injustices ( enfin, pour celui qui incarna Dirty Harry, et qui tourna des brûlots comme « Les pleins pouvoirs », c’est pas une surprise ), il signe certainement là sa plus grande déclaration d’amour au femme. Christine Collins, la vraie, n’avait certainement pas le même sex appeal qu’Angelina Jolie. Mais pour Eastwood, il fallait arriver à surligner la beauté d’âme de cette femme pour qu’elle nous subjugue, qu’elle nous gagne à sa cause d’un simple regard. Et la comédienne, en plus d’apporter sa plastique quasi-parfaite, ajoute un charisme, une carrure que nous ne lui soupçonnions pas… Résulte une femme magnifiée, belle et fragile, forte et indépendante, sans que jamais cela ne dépasse la ligne qui sépare iconisation et stéréotype.

Bref, vous l’aurez compris, « L’échange » est une pièce d’art que Clint Eastwood rajoute à une filmographie déjà impressionnante. Et là, l’air de rien, on repense au boursouflé Festival de Cannes, dans son édition 2008. Cette année, Sean Penn décida avec son jury de donner la Palme d’Or au truc mal fagoté qu’est « Entre les murs ». Au delà de mon rejet viscéral du truc de Cantet, il est impossible d’arriver de mettre sur un pied d’égalité les deux films. Et le problème va plus loin : l’Ours d’Or de Berlin de cet année fut attribué à « Troupe d’élite », alors qu’un autre futur classique, le « There will be blood » de Paul Thomas Anderson, repartit bredouille. Alors quoi ? « 4 mois, 3 semaines, 2 jours » qui cloue sur place le « No country for Old Men » des frères Coen, tout ça, ça veut dire quoi ? Peut être que Michel Ciment de Positif, dans son édito du numéro de Novembre, a raison : ces 3 films couronnés partagent le même positionnement social, le même rejet du classicisme pour un certain réalisme. Comme si les grands festivals voulaient se laver la conscience, dans une démarche boboïsante, pour étaler aux yeux du Monde non pas une leçon de cinéma, mais un grand moment de culpabilité. Maintenant, filmer bien, filmer beau ( James Gray fut aussi un des grands oubliés de Cannes cuvée 2008, tout comme le « Hunger » de Steve McQueen fut écarté de la compétition, alors que les échos en font LA révélation ciné de 2008 ) ne fait plus le poids face au filmer vrai, filmer cru ( quitte à être particulièrement ambigu dans sa morale, pour « Troupe d’élite », voir à ne pas faire du tout l’unanimité, pour « Entre les murs » ). C’est has been, c’est un truc de vieux. Ok… Alors on va regarder ça un poil différemment : on va attendre que Cantet, Mungiu ou Padilha aient 79 ans. Ou alors on va voir lequel d’entre eux sera décortiqué dans les cours d’analyse du film à la fac. C’est ça aussi le rôle de grands festivals de cinéma : être visionnaire, primer ces films qui marqueront, à long terme, l’histoire du cinéma mondial. Dire que Sean Penn, le fils spirituel d’Eastwood, alla dans ce sens… A nous de remettre les pendules à l’heure. En allant voir ces bijoux, ces chefs d’œuvres. Et tant pis si les jurys sont pas foutu de mettre de côté leur trip’ de gaucho à œillères… Moi, je vous donne rendez vous pour l’année 2009 : papy Clint va nous en remettre une couche, et j’parie mes coucougnettes que je vais encore mal…

 

Par Wolf Tone - Publié dans : Critique Cinéma
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