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Nous y voilà donc… C’est toujours la même chose : lorsqu’on passe les années 70, ben on se retrouve toujours plus ou moins le bec dans l’eau. Et oui, les enfants, on a passé le haut du panier, on repart vers des terrains plus balisés, voire banalisés. J’avais fait un choix de départ : montrer comment l’Histoire avait fait évaluer LA FORME du cinéma en même temps que son fond. Ce qui fait que l’image filmique ( comme lors des projections de reportages sur les camps de concentrations pendant le procès de Nuremberg, qui firent office de témoins cruciaux ), les images d’archives ( dans la forme de leur montage, comme dans Shoah de Lanzmann ), les films historiques ( scénaristiquement parlant ) n’ont pas eu le droit de citer.
Du coup, que pouvons nous nous mettre sous la dent ? L’histoire, en fait, ne provoque plus d’évolution
majeure de la forme, mais envahit de plus en plus le fond. Dans la science fiction américaine des
années 50 / 60, ces fictions de la Guerre froide, servant de défoulement à un pays en proie à la peur des rouges ( La guerre des mondes de
Byron Haskin en 1954, Le jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise en 1952, pour ne citer qu’eux ). Ou alors pour évacuer le traumatisme de deux bombes et la honte d’une guerre perdue
dans Godzilla, créé en 1954 par Inoshiro Honda dans un Japon où la défaite était encore un sujet tabou. Cette façon qu’à le cinéma de régurgiter l’histoire et ses psychoses, son
actualité brûlante, est maintenant définitivement entrée dans notre culture : image hallucinante de personnes errantes, recouvertes de poussières après l’attaque de son monstre lovecraftien
pour Matt Reeves dans son Cloverfield. Film important pour le pont qu’il jette entre l’histoire récente et « le trouble désir de vivre sa propre apocalypse » que connaît
l’Amérique, comme le dit si bien Antoine de Baecque dans Histoire et cinéma. Independance Day, Armageddon, Deep Impact, Jurassic Park, la liste des films catastrophes à
caractéristique messianique sont véritablement légion dans la production US. Non, la dernière touche qui parfait cette jonction entre l’Histoire et le Cinéma a été en fait parallèle au Nouvel
Hollywood, en Angleterre…
« La caméra – Liberté » de Peter Watkins
Né en 1935 en Angleterre, Watkins est certainement
celui qui poussa le plus loin cette corrélation entre l’instant, la forme, et le fond ( profondément militant dans son cas ). Présenté par beaucoup comme étant un réalisateur expérimental, il
reste néanmoins un véritable maître dans l’art de manié l’image, à tel point qu’il fut certainement aussi le réalisateur qui eût le plus à souffrir de la censure. Dès 1964 et son premier film,
Watkins mélange le principe de reconstitution historique du docu-drama et celui du reportage de guerre. Aidé au scénario par l’historien – romancier John Prebble, Culloden montre la
bataille du même nom qui eut lieu le 16 avril 1746 dans les landes marécageuses d’Ecosse. La forme fait référence à World in Action, un journal d’actualité diffusé jusqu’au début des années 90,
utilisant des techniques du cinéma direct, avec caméra 16mm à l’épaule et prise de son en direct, mais Watkins y ajoute un anachronisme qu’il reprendra pour son monumental La Commune
réalisé pour Arte en 1999 : des interviews des protagonistes en plein cœur de l’action, filmés comme le furent les boys au Vietnam, à savoir en plan rapproché et légère plongée.
Pour le coup, le film fut massivement salué par la critique, et le réalisateur est même surnommé le « British Orson Welles »… Jusqu’à son film suivant, The War Game, aka La bombe, réalisé un an plus tard pour la BBC.
Basée sur une recherche exhaustive, cette docu-fiction montre les horreurs d’une attaque thermo-nucléaire contre la Grande Bretagne. Mais il montre aussi les limites dans le temps de ce type de production : bien que la forme reste à ce jour un modèle de cinéma vérité, le fond, lui, est devenu obsolète. Watkins comptabilise le nombre de têtes nucléaires tournées vers l’Angleterre depuis la Russie à une époque de guerre froide à son apogée. Difficile de croire qu’aujourd’hui, le danger reste le même. De plus, le film est une réponse directe au gouvernement d’alors qui se disait prêt à protéger ses citoyens en cas d’attaque atomique. Qu’en est il maintenant ? Certainement autre chose, les données géopolitiques ayant grandement changées.
Reste le film, hallucinant de maîtrise et de fluidité dans sa forme. Ancien monteur, Watkins parvient à faire
un faux documentaire dont la force réside au mélange quasi parfait entre fausses archives, fausses
interviews, immersions caméra à l’épaule dans des villes dévastées, longs plans fixes sur des victimes, ou des soldats tentant de faire régner un ordre pourtant inutiles… Malgré ses 44 ans d’âge,
le film garde une force évocatrice intacte. Force si perturbatrice que la BBC, sous la pression du gouvernement anglais ( plusieurs projections « secrètes » du film eurent lieu au
Cabinet du Premier Ministre de l’époque, Harold Wilson ) interdira sa projection non seulement sur le territoire anglais, mais aussi dans tous les pays du Monde durant 20 ans ! Faut pas les
faire chier, les inglish… Mais on arrête pas si facilement un chef d’œuvre : la presse nationale s’empare de l’incident après que Watkins lui eut donné tous les détails de l’interdiction,
plusieurs milliers de personnes se rassemblèrent lors de manifestations de soutien, et, cerise en or sur le gâteau international, le film gagna l’Oscar du… meilleur film documentaire en
1966 ! Watkins a tordu les codes de la fiction et du documentaire, dans un film d’anticipation sur une Histoire brûlante d’actualité…
Notre homme paiera tout de même le prix de son militantisme sans concession : suite aux pressions autour du film, et aux critiques acides contre son troisième métrage pro, The Privilege ( allégorie sur le travail d’abrutissement des Mass Media et de l’industrie de la musique ), Watkins s’exile en 1968, devenant un gypsy-filmmaker. Par la suite, son CV en dit long sur son intransigeance ( sa paranoïa diront ses détracteurs ) : viré de Suède pour son film pacifiste The Gladiators, des States pour son chef d’œuvre absolu à mes yeux Punishment Park ( qui n’a toujours pas été projeté sur le territoire américain depuis 1970 ), du Danemark pour The Seventies People, sur le fort taux de suicides de jeunes à l’époque dans ce doux pays ( film qui ne fut plus jamais projeté depuis sa sortie et son interdiction instantanée en 1974 )… jusqu’à La Commune, monstre de 375 min, renié par Arte ( qui en était pourtant le principal producteur, faudra m’expliquer… ), qui finira par le diffusé à 3 h 30 du matin dans une version tronquée.
Le fiston Greengrass
Que reste t il aujourd’hui de « l’héritage » Watkins ? Pas grand chose
en fait… Le Death of a President de Gabriel Range, faux docu sur la mort d’un faux président et des répercussions possible, ou le méconnu Forgotten Silver de Peter Jackson,
imaginant une origine Néo-zélandaise au cinéma. Reste aussi une récupération par le cinéma d’horreur, toujours friand de nouveau moyen de filer la frousse ( voire la gerbe ) au monde entier.
Premier à mélanger faux docu à une fiction, Ruggero Deodato et son dantesquement Z Cannibal Holocaust sorti en 1980, et pour le plus connu, le petit coup de génie mercantile de Daniel
Myrick et Eduardo Sanchez, The Blair Witch Project. Mais pour le coup, on s’égare, là, on s’égare…
Reprenons nos esprits et rendons visite à un autre
anglo-saxon, un journaliste qui s’était spécialisé dans les mouvements séparatistes irlandais. Un gars qui reprit la même démarche que son illustre prédécesseur, tout en gommant une grande partie
de son aspect militant. Paul Greengrass réalise son 3ième film Bloody Sunday en 2002, reprenant la « caméra vérité » de Watkins, mais en jouant à fond la carte de la
reconstitution historique ( ce qui lui valut l’Ours d’Or à Berlin la même année ). Avec un James Nesbitt bluffant en Ivan Cooper ( dirigeant des droits civiques, et protestant du côté des
catholiques ), le film reprend aussi ce qui avait fait la force des films du Nouvel Hollywood, plus particulièrement du chef d’œuvre de Alan J.
Pakula, Les hommes du président : une immersion sonore ( reprise avec encore plus de force dans son Vol 93 en 2004, où il nous conte en temps réel les derniers instants du
vol du même nom, le 11/09, de son détournement à son crash provoqué par les voyageurs ) et un souci perfectionniste du détail. Etouffant, tragiques, les deux films sont les derniers véritables
exemples du cinéma au service de l’Histoire avec les moyens de l’instant, leurs dernières conjonctions presque parfaites. Ni De Palma et son Redacted, et encore moins le ( très ) mauvais
Battle for Haditha de Nick Broomfield n’arrivèrent à atteindre le même niveau de reconstitution.
Et ben dites donc, sacré voyage, pas vrai ? Bou, j’m’en remets pas d’avoir pondu un truc aussi long ! Enfin, quand on aime, on ne compte pas, comme dirait l'autre... Avant de partir en vacances, les d’jeuns, petit tour rapide des bouquins qui le font, ceux qui font briller dans les repas mondains :
- Histoire et Cinéma d’Antoine de Baecque donc, dans les petits cahiers des Cahiers du Cinéma
- Cinéma et Histoire ( j’vous jure que j’ai pas fait exprès ! ) de Marc Ferro en poche chez Folio / Gallimard
- Le cinéma américain des années 70 de Jean Baptiste Thoret, encore dans les Cahiers du Cinéma ( collection Essais )
- Le cinéma des années Reagan, un bouquin collectif sous la direction de Frédéric Gimello-Mesplomb ( aux éditions Nouveau Monde ). Sujet non abordé dans les posts, mais tout aussi passionnant qui se penche sur ce ciné plein de Stallone, Schwarzy et autre Chuck Norris, et ses liens avec la politique américaine de l’époque. Faites un tour sur mon billet à propos des Rambo…
- Media Crisis de Peter Watkins aux éditions Homnisphères.
Surtout, n’oubliez pas que Wolf Tone n’est PAS un spécialiste, que beaucoup de choses restent à dire sur le sujet ! Ben vouais, à vous de faire le reste du boulot : voudriez pas une pipe et un Mars aussi, non ? Bonnes vacances les gosses, et siyouléteuronzenet…
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